1917 de Sam Mendes: expérience cinématographique hors-norme.

En ce début d’année 2020, où le Coronavirus fait la une des journaux dans différents pays, certains autres sujets ont également su tirer leur épingle du jeu. Lors des remises de prix, un film, récemment sorti, a pu chiper les trophées au film Joker. Golden Globe du meilleur réalisateur et du meilleur film, nominé pour la meilleure musique de film, 1917 s’est fait une place, très vite et de façon spectaculaire. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le succès rencontré est totalement mérité.

Sam Mendes, fort d’une expérience réussie dans la séquence d’introduction de Spectre, 24e volet des James Bond, réussit le pari assez ahurissant de tourner un film en un seul faux plan séquence, qui est en fait une succession de longues prises, allant jusqu’à une dizaine de minutes. Le tout rafistolé au montage, ce qui donne indéniablement LE film de ce début d’année 2020.

À voir, à revoir et à re-revoir.

Trois séances de cinéma immersive qui m’en ont appris davantage sur ce film. À chaque visionnage j’en demandais encore. À chaque fois le plaisir n’en était que décuplé.

1917, de Sam Mendes, c’est quoi ?

C’est tout d’abord des histoires, racontées par son grand-père. De nombreuses histoires sur cette guerre, dont les historiens la qualifient comme plus terrifiante que la seconde guerre mondiale. Terreur sur terre, dans les airs. Sur les visages. Dans les esprits. Dans la boue et la sueur. Cette guerre était interminable. Chaque centimètre gagné équivalait déjà à une victoire. Le lendemain, perdre deux mètres était une baisse de moral flagrante.

Les profondeurs du Mordor sont par là ->

Si je devais résumer 1917 en un mot, ce serait « épopée ». Le scénario est somme toute assez simple. On réquisitionne un homme pour aller sauver son frère, 14 kilomètres plus loin. Avec lui, il prend un compagnon. Son frère est en compagnie de 1600 autres hommes qui doivent foncer tête baissée sur les troupes allemandes repliées à un endroit stratégique et disposant d’un arsenal de guerre encore jamais sorti. Pour le général qui les convoque, il n’y a pas de place au doute: ce sera un massacre.

Selon des images aériennes, les allemands ont décampé de la ligne de front pour tendre ce piège de grande envergure. Ces deux hommes sont donc envoyés dans une mission primordiale, avec pour motivation de sauver le frère de l’un. On met l’accent sur un aspect personnel pour renforcer le côté attachant. Entre ces deux hommes, on sent une amitié. Et c’est ce qui nous attache aux deux personnages. À l’aide du plan séquence, NOUS sommes le troisième soldat qui les accompagne. Jamais nous ne quittons ces hommes. Et de là, nous voici plongés dans une épopée terrifiante et angoissante.

1917, entre terreur et poésie.

Une claque visuelle, indéniablement.

Pour commencer, bien qu’aucune scène n’ait été tourné en France, il est à noter que le réalisme des tranchées, du rendu de cette guerre est grandiose. Chacun sait que ce qui caractérise le plus cette guerre là, au delà de la ligne Maginot, de la bataille de la Somme: ce sont bien les batailles de tranchées, horribles. Tous les moments qui se déroulent dans ces espaces étroits sont emprunts d’une tension palpable. Entre les personnes qui dorment comment elles le peuvent, les cadavres qui jonchent les sols, traînent dans la boue, ceux qui se décomposent à vue d’œil. Si la guerre est terrifiante, l’après combat l’est encore plus. Film de guerre atypique qui ne montrent que très peu de scène de combat, c’est bel et bien l’aspect psychologique qui prédomine, autant sur nos âmes que sur nos cœurs, qui ne peuvent pas détourner les yeux devant ce spectacle, macabre par moment, visuellement attractif à d’autres. La tension ne quitte jamais nos esprits, et la musique en arrière fond n’y est pas étrangère. Le travail de Thomas Newman sur ce film agit sur nos esprits et se coordonne parfaitement aux personnages ainsi qu’à ce que nous voyons à l’écran. Comme ce passage caractéristique où la musique s’accentue, dans le début du film, jusqu’à ce que nous découvrions le No man’s land.

L’horreur se manifeste également dans le traitement de la lumière, où certaines scènes jouent avec nos nerfs dans une demi obscurité, voire totale. Nos personnages souffrent, et nous souffrons avec eux. Qui pouvaient vraiment s’attendre à ce que le périple soit de tout repos ?

Lorsqu’on s’enfuit devant le coronavirus

La terreur est également présente dans les airs. Les avions ont évidemment une place importante dans le film. D’abord parce que c’est grâce aux photos aériennes que le sujet du film puisse avoir lieu. Puis parce qu’ils se manifestent à des moments opportuns, nous rappelant que le danger est partout.



Mais 1917, malgré la terreur, la tension, la peur qui se lit sur les visages des protagonistes, et l’angoisse devant ce qui nous est présenté, c’est également une grande leçon d’humanité et de la poésie.

L’amitié qui caractérise les deux hommes est belle à voir. À certains moments, on en oublierait presque la mission sauvetage et toutes les conséquences. Ils restent soudés l’un à l’autre.

Mais c’est surtout visuellement que la poésie se met en place, devant certaines scènes. Chaque scène évoquée dans le film n’est pas anodine. Et la scène des cerisiers est un de ces passages marquants, qui m’a beaucoup plu, comme transition entre deux moments charnières, que l’on retrouve plus tard.

L’humanité se caractérise également par la personnalité des deux personnages, qui n’en oublie pas avoir affaire à des humains. Tout est une question d’Homme. 

Lorsque l’on a enfin trouvé la brèche

Prends ma main et guide moi

Sam Mendes nous guide de la première scène à la dernière. Dès le premier plan, on a l’impression d’être pris à partie, dans ce champ aux fleurs et que le réalisateur nous tend le main. Par défaut, nous la prenons et il nous raconte son histoire, qui se termine sur un plan similaire.

Le film en lui-même n’est pas exempt de tout défaut. Les tirs au fusil, bien que pouvant être mis sur le compte d’un manque de précision des armes d’époque, n’ont rien à envier à la classe des stormtroopers en la matière. À certains moments, c’était vraiment gros.

J’ai pu noter également 1 où 2 faux raccords.

Et bien que le film suive une trajectoire attendue, l’intérêt du film n’est pas là. Et je considère qu’un grand film, un film qui marque son époque, comporte des défauts. C’est à cela que l’on mesure ses qualités et que l’on est en droit de savourer chaque seconde qui tient en haleine. Deux heures d’une immersion cinématographique intense, au cœur d’une épopée triste, tragique et émouvante.

« Je suis un pauvre, voyageur étranger.
Alors que je traverse ce monde d’affliction. 
Pourtant, il n’y a pas de maladie, de labeur ou de danger.
Dans ce monde lumineux où je vais
»
(Jos Slovick)

Ps: difficile d’en parler sans vraiment spoiler. Surtout après autant de visionnages, on a envie de beaucoup en dire, de détailler et de creuser.
Je ne peux que vous conseiller de le voir.
C’est quelque chose.
Vraiment.

8 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Oh oui ! C’est quelque chose !
    J’attends avec impatience la sortie en dvd.

    Aimé par 1 personne

    1. Pleack dit :

      J’ai bien envie de savoir si il existe des scènes coupées, de voir les making off. Selon les acteurs, c’était très éprouvant, les pas devenant une routine de vie et un chemin à suivre méticuleusement pour chaque prise… Franchement, c’est un rendu visuel hors-norme !

      Aimé par 2 personnes

  2. princecranoir dit :

    Très beau texte, magnifiques tournures pour ce film enveloppant par sa mise en scène, fascinant dans sa mise en lumière, et entraînant par son sens de l’épopée. Il y a même quelque chose de l’odyssée dans ce voyage à travers les lignes, entre barbelés et cerisiers. Comme tu l’as très bien dit, il s’agit là d’un récit tricoté de souvenirs, qui appartient sans doute moins au registre du réalisme qu’à l’évocation fantasmagorique d’un conflit très largement peint et dépeint par ceux qui l’ont vécu. On pense aux écrits de Barbus, de Remarque, de Dorgelès, de Jünger. On pense aux tableaux de Vallotton, de Gromaire, de Franz Marc, et bien sûr à Otto Dix, à ses noirs crayonnés mais aussi ses huiles sanglantes, qui elles aussi donnent à voir un spectacle digne de l’enfer de Dante. « 1917 » est assurément une date dans l’histoire du film de guerre, une date dans l’Histoire tout court, de la Somme au Chemin des Dames, de Moscou aux Dardanelles, l’humanité aveugle en plein délire autodestructeur avait choisi de verser le sang des innocents. C’est aussi cela que Sam Mendès nous raconte, à travers le vagabondage de ses deux soldats.

    Aimé par 2 personnes

    1. Pleack dit :

      A chaque fois que je fais une critique cinéma, j’attends ton commentaire, toujours très éclairé et énormément plus technique et profond que moi.
      J’aime beaucoup tout ce que tu dis ! J’en avais oublié la folie d’Otto Dix et c’est vrai que la première guerre a énormément bouleversé les mentalités.
      J’ai oublié de le mentionner dans l’article: dans le film, on ne voit quasi aucun visage allemand. C’est tout simplement pour ne pas porter atteinte à cet « ennemi », qui n’est rien d’autre qu’un humain, comme Blake en montre l’exemple avec l’avion qui s’écrase. Mais aussi en rappel des premiers films sur cette guerre où les visages allemands étaient censurés; toujours dans l’ombre et sans visages. C’est un film très intelligent dépeint par Sam Mendes. Pas de Blockbuster bourré d’effets spéciaux. Un scénario « simple », mais la guerre n’en est rien. Et la réalisation ainsi que la façon de raconter cette histoire est bouleversante, tragique mais aussi immersive et visuellement attractive.

      Et je ne peux qu’approuver ce que tu dis sur tes dernières lignes. Comme je le dis, tu as une analyse et une connaissance énorme sur beaucoup de sujets, c’est un réel plaisir de te lire.

      Aimé par 1 personne

      1. princecranoir dit :

        Je ne fais qu’apporter mon éclairage complémentaire, qui n’engage d’ailleurs que moi. Je suis heureux qu’il te sied de la sorte. Merci pour ces louanges.

        L’Allemand est ici, c’est très juste, une figure antagoniste abstraite, comme on pouvait en trouver dans des films plus anciens. Pas question ici de fraterniser, de baisser la garde sinon c’est la mort assurée. Dans la multitude, les soldats sont seuls, livrés à eux-mêmes, portant sur leurs frêles épaules un lourd barda de responsabilités. Le brillant scénario de l’Ecossaise Krysty Wilson-Cairns furète dans les chemins de traverse de l’Histoire, propose des replis métaphoriques passionnants, au-delà du réel (ah, la fameuse cascade qui fit tant gloser). Une histoire simple et linéaire n’est pas forcément liée à un scénario simpliste et incomplet, bien au contraire.

        Aimé par 1 personne

  3. Un film qui m’a profondément marqué également, que j’ai trouvé extrêmement humain ! Bien loin d’un aspect très action, que l’on peut voir dans les films du genre, on se concentre vraiment sur la personne, sur le sacrifice qu’ils ont vécu, le courage dont ils ont fait preuve…

    Aimé par 3 personnes

    1. Pleack dit :

      C’est tout à fait ça ! On ne le range que dans le registre « guerre » par sa toile de fond: la première guerre mondiale et sa date: 1917.
      C’est un film très psychologique, où la tension et la peur sont permanentes, on n’oublie jamais à l’esprit la mission qu’ils ont et on les suit dans cette aventure, on leur donne force et courage pour tout ce qu’ils vont endurer.
      C’est vraiment un très beau témoignage et sans doute la meilleure façon de l’avoir raconté.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s